Fin août 2025, les autorités nigérianes ont annoncé de manière brutale l’interdiction immédiate, pour six mois, des exportations de noix de karité. Cette décision inattendue a plongé dans la confusion l’ensemble de la chaîne de valeur de cet oléagineux, alors que le Nigeria, premier producteur mondial, fournit environ 40 % de la production globale, soit quelque 350 000 tonnes par an. Pourtant, le pays transforme à peine sa récolte : il exporte presque intégralement ses noix brutes, se contentant ainsi de seulement 1 % du marché mondial des dérivés du karité, évalué à 6,5 milliards de dollars.
L’objectif affiché par Abuja est clair : encourager la transformation locale pour exporter du beurre de karité plutôt que des noix non transformées, et ainsi créer des emplois et une industrie à forte valeur ajoutée. Le vice-président Kashim Shettima a même estimé que cette stratégie pourrait générer 300 millions de dollars de revenus annuels à court terme.
Dans cette logique, le Nigeria rejoint plusieurs de ses voisins d’Afrique de l’Ouest Burkina Faso, Mali, Côte d’Ivoire, Togo et Ghana qui ont déjà interdit l’exportation de noix brutes au cours de l’année écoulée.
Un coup dur pour les récoltantes
Mais sur le terrain, la mesure a été perçue comme un coup de massue. Elle touche de plein fouet des dizaines de milliers de récoltantes, pour la plupart des femmes rurales, dont les revenus dépendent entièrement de cette activité. C’est le cas d’Adija Rahman, mère de six enfants vivant près de Saki, dans l’État d’Oyo (sud-ouest du Nigeria). Pour elle, la vente de noix brunes était jusqu’ici la seule source de subsistance.
Depuis l’interdiction, les prix se sont effondrés de plus de 30 %. « Avant, je vendais 25 kilos de noix pour 35 000 nairas. Aujourd’hui, je n’en tire plus que 15 000 », témoigne-t-elle, alors que ses revenus annuels, auparavant compris entre 200 000 et 250 000 nairas, se sont drastiquement réduits.
Les commerçants locaux sont tout aussi désorientés. Risikat Ismail, vendeur de 60 ans à Saki, dénonce une « pure méchanceté » : « On aurait dû nous laisser au moins deux mois pour écouler notre stock. » De son côté, Abd-Kabir Adedeji, 32 ans, raconte que « les commandes étrangères ont cessé du jour au lendemain. Beaucoup de camions sont revenus avec la marchandise. »
Une stratégie industrielle absente ?
L’agronome Babatunde Olarewaju souligne un problème de fond : la demande locale reste très faible. Bien que le beurre de karité soit utilisé couramment au Nigeria, il est fabriqué de façon artisanale par des femmes, dans des conditions qui ne répondent pas aux normes internationales. Sans accompagnement concret investissements, formation, normalisation l’interdiction risque de profiter surtout aux rares grandes entreprises de transformation déjà implantées dans le pays. « Ce seront elles qui fixeront les prix », craint-il, redoutant la création d’un monopole.
Par ailleurs, de nombreux contrats d’exportation conclus entre mai et juillet, au moment de la récolte, ne pourront désormais plus être honorés. Une situation qui accentue l’instabilité du secteur.
Des voix partagées
Malgré le chaos initial, certains acteurs saluent la mesure sur le long terme. Mohammed Ahmed Kontagora, président de l’Association nationale des produits à base de karité (NASPAN), qualifie la décision de « bonne mesure », tout en regrettant qu’elle ait été imposée sans consultation préalable ni période de transition. Il réclame un délai de 90 jours pour permettre aux vendeurs de remplir leurs engagements en cours.
Le professeur Nuhu Gworgwor, de l’université de Jos, y voit aussi une opportunité : « Cela peut renforcer notre compétitivité sur le marché mondial, augmenter nos revenus grâce à la création de valeur ajoutée, et dynamiser notre économie. »
La Shea Women Association of Nigeria (SWAN) se réjouit quant à elle de la baisse des prix, qui devrait permettre aux transformateurs locaux d’acheter davantage cette année, contrairement à 2024 où les coûts étaient prohibitifs.
Enfin, Ikemesit Effiong, analyste au cabinet SBM Intelligence, estime que le développement d’une industrie locale du karité rendra les produits cosmétiques nigérians plus abordables pour les consommateurs.
Un contexte économique tendu
Cette mesure intervient alors que le Nigeria traverse sa pire crise économique depuis trente ans. L’inflation a dépassé 20 % en 2025, et le taux de pauvreté ne cesse de grimper. Dans ce contexte, la réforme de la filière karité pourrait s’avérer bénéfique à condition qu’elle soit accompagnée d’un véritable plan de soutien aux acteurs locaux, notamment aux femmes en première ligne de la récolte. Sans cela, la promesse d’une « valeur ajoutée » risque de rester lettre morte, au détriment des plus vulnérables.
Actu beauty/Premium beauty