Dans l’ombre des flacons, il y a ceux qui écrivent avec des molécules, qui traduisent les silences, les souvenirs et les désirs en accords olfactifs subtils. Patrice Revillard fait partie de ces rares artisans du sensible, de ces grands parfumeurs dont le nez est à la fois une mémoire, un compas et une voix. Formé à l’art exigeant de la parfumerie, il navigue entre création intime et collaborations audacieuses, entre exigence technique et poésie sensorielle. Avec le retour de Musc Angélique une fragrance longtemps gardée secrète, aujourd’hui offerte au monde par la maison Violet, c’est toute sa philosophie qui se révèle : celle d’un parfumeur pour qui chaque jus est une confidence, chaque note une émotion à partager.
Actu beauty : Vous venez de créer une nouvelle fragrance Musc Angélique pour la maison Violet. Pouvez-vous nous la présenter ? Quelle est son identité, son inspiration ?
Patrice Revillard : En réalité, ce parfum n’est pas tout à fait nouveau. Il avait déjà été présenté par la maison Violet sous le nom Cycle 001, dans une collection à part, en édition limitée. C’était une piste olfactive que je gardais dans mes tiroirs depuis un moment, et qui plaisait beaucoup à mon entourage. Plusieurs clients me la réclamaient, mais je n’étais pas encore prêt à la laisser partir elle me semblait trop intime.
Puis, lorsque Paul, Victorien et Anthony m’ont proposé de l’intégrer à leur nouvelle collection permanente chez Violet, je n’ai pas hésité une seconde. Je savais que je laissais cette formule entre de bonnes mains. Nous nous connaissons depuis nos débuts à l’école de parfumerie, et sommes devenus de très proches amis.
Cycle 001 avait suscité une véritable passion chez les amateurs, voire une forme d’addiction. Face à cet engouement, la marque a décidé de le relancer de façon permanente sous le nom Musc Angélique. C’est une immense joie pour moi de le voir revenir d’autant plus qu’il retrouve ainsi son nom de code initial, celui qu’il portait dès les premières étapes de sa création.
Actu Beauty : Quel est votre processus de création lorsqu’il s’agit de concevoir un nouveau parfum ? Partez-vous d’une histoire, d’un lieu, d’un matériau ?
Patrice Revillard : Il existe autant de processus que de marques. Parfois, comme pour Musc Angélique, c’est la maison elle-même qui décide de lancer l’une de mes créations personnelles un peu comme une maison d’édition qui choisirait de publier un manuscrit. Il n’y a alors ni brief précis ni commande formelle, juste la volonté de mettre une émotion sur le marché.
Dans les autres cas, lorsqu’une marque a une vision claire, elle me transmet tout ce qui peut nourrir mon imaginaire : une photo, un texte poétique, une musique, ou même la visite d’un lieu. J’ai déjà reçu de clients des plantes rapportées de leurs voyages, des spécialités culinaires venues de l’autre bout du monde, ou des objets insolites des gants de boxe, de vieilles boîtes… Dans l’espoir de recréer au plus près un souvenir très personnel.
Actu Beauty : À quel moment décidez-vous qu’un parfum est « prêt » ? Y a-t-il un test émotionnel ou sensoriel décisif ?
Patrice Revillard : C’est souvent une affaire d’instinct. On peut travailler longtemps sur une piste, puis réaliser, après des dizaines d’essais, que l’émotion s’est émoussée et que le parfum était en réalité plus juste dès le troisième essai. Dans ces cas-là, on revient en arrière.
Parfois, il faut du temps pour équilibrer, affiner… surtout pour moi, qui suis perfectionniste ! C’est là que le regard extérieur devient essentiel. Le directeur artistique ou l’évaluateur joue un rôle clé : c’est lui qui décide quand la proposition le satisfait pleinement. Son œil complémente le mien et permet d’arrêter le travail au moment où, objectivement, toutes les exigences créatives comme techniques sont remplies.
Actu Beauty : Vous êtes connu pour vos collaborations, qu’elles soient avec des maisons de luxe, des artistes ou des marques innovantes. Qu’est-ce qui vous attire dans une collaboration ?
Patrice Revillard : Chaque projet est unique. Chaque client a sa propre manière de construire sa marque, sa propre vision. C’est précisément ce qui rend mon métier magique : la multiplicité des approches. Même avec un même partenaire, chaque brief est une nouvelle aventure.
Ce qui me stimule, c’est la curiosité de découvrir ce qui émergera au bout du processus. Où la personne va-t-elle m’emmener ? Me poussera-t-elle dans mes retranchements ? Qu’est-ce qu’elle réussira à faire surgir en moi ? Me laissera-t-elle de la liberté ? Jusqu’où me fera-t-elle confiance ? Autant de questions qui nourrissent la création.
Actu Beauty : Est-ce que ces collaborations influencent votre travail personnel ou votre propre ligne de parfums ?
Patrice Revillard : Absolument. J’adore rencontrer de nouvelles personnes, et le fait d’être indépendant me permet d’être en contact direct avec mes clients dès les prémices d’un projet. Cela m’aide à « prendre la température », à comprendre précisément leurs attentes. Chaque collaboration, à sa manière, enrichit mon regard et nourrit mon travail personnel.
Actu Beauty : Selon vous, quelles sont les grandes tendances actuelles en matière de parfum, notamment autour de la naturalité, de la durabilité ou de l’identité olfactive ?
Patrice Revillard : Concernant l’identité olfactive, on observe une forte demande de la part de marques pour lesquelles le parfum n’est pas le cœur de métier je pense aux maisons de mode, à la décoration, aux hôtels… Beaucoup cherchent aujourd’hui à se doter d’une signature olfactive forte. C’est un enjeu stratégique : cela leur permet de créer une identité sensorielle complète, d’offrir une expérience plus immersive à leurs clients, et parfois même d’explorer de nouvelles sources de revenus.
Quant à la naturalité et à la durabilité, ces sujets sont au cœur des préoccupations, mais ils restent extrêmement complexes à mesurer dans le domaine du parfum. La chaîne de production implique une multitude d’acteurs, de matières premières et d’origines géographiques. À ce stade, les calculs d’impact écologique sont souvent trop incertains pour être fiables.
Les initiatives les plus sincères viennent, à mon sens, des producteurs de matières premières, qui agissent concrètement pour réduire leur empreinte. En revanche, chez de nombreuses marques, ces thématiques sont surtout utilisées comme leviers marketing ce qui, malheureusement, brouille davantage le consommateur qu’il ne l’éduque. Le cas de la « naturalité » en est un bon exemple : c’est un concept largement mal compris, voire instrumentalisé.
Hermann KOUADIO